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Et si nous allions un petit peu plus loin
samedi 19 mai 2012, a 18:07
Hannah Arendt la structure intentionnelle de la conscience
 

 Husserl a cherché à reconstituer la relation séculaire entre être et pensée qui avait garanti à l'homme sa demeure dans le monde par le biais de la structure intentionnelle de la conscience. Puisque chaque acte de conscience possède en son essence un objet, je peux être certain d'au moins une chose; que j'ai les objets de ma conscience. En écartant totalement la question de la réalité, la question de l'être peut tout simplement être mise de côté; en tant qu'être conscient, j'ai tous les étants, et en tant que conscience je suis, dans mon mode humain, l'être du monde. L'arbre vu, l'arbre comme objet de ma conscience, n'a pas à être l'arbre réel, il est assurément l'objet réel de ma conscience".

 Qu'est-ce que la philosophie de l'existence?, Rivage poche, p. 27-28.

samedi 19 mai 2012, a 18:06
S. Aurobindo De l'impossible au possible
 

"Ce que je ne puis faire maintenant est le signe de ce que je ferai plus tard. Le sens de l'impossibilité est le commencement de toutes les possibilités. C'est parce que cet univers temporel était un paradoxe et une impossibilité que l'Éternel l'a créé de Son être.

L'impossibilité est simplement une somme de possibilités plus grandes encore irréalisées. Elle voile une étape plus avancée, un voyage encore inaccompli.

Si tu veux que l'humanité progresse, jette bas toute idée préconçue. Ainsi frappée, la pensée s'éveille et devient créatrice. Sinon elle se fixe dans une répétition mécanique qu'elle confond avec son activité véritable.

Tourner sur son axe n'est pas le seul mouvement pour l'âme humaine. Il y a aussi la gravitation autour du Soleil d'une illumination inépuisable.

Prends d'abord conscience de toi-même au-dedans, puis pense et agis. Toute pensée vivante est un monde en préparation; tout acte réel est une pensée manifestée. Le monde matériel existe parce qu'une Idée se mit à jouer dans la conscience divine.

La pensée n'est pas essentielle à l'existence et n'en est pas la cause, mais c'est un instrument pour devenir : je deviens ce que je vois en moi-même. Tout ce que la pensée me suggère, je puis le faire; tout ce que la pensée révèle en moi, je puis le devenir. Telle devrait être l'inébranlable foi de l'homme en lui-même, car Dieu habite en lui.

Notre tâche n'est pas de toujours répéter ce que l'homme a déjà fait, mais de parvenir à de nouvelles réalisations, à des maîtrises dont nous n'avons pas encore rêvé. Le temps, l'âme et le monde nous sont donnés comme champ d'action; la vision, l'espoir et l'imagination créatrice nous servent d'inspirateurs; la volonté, la pensée et le labeur sont nos très efficaces instruments.

Qu'y a-t-il de nouveau que nous ayons à accomplir ?
L'Amour, car jusqu'à présent nous n'avons accompli que la haine et notre propre satisfaction; la Connaissance, car jusqu'à présent nous ne savons que faire erreur, percevoir et concevoir; la Félicité, car jusqu'à présent nous n'avons trouvé que le plaisir, la douleur et l'indifférence; le Pouvoir, car jusqu'à présent nous n'avons accompli que la faiblesse, l'effort et une victoire toujours défaite; la Vie, car jusqu'à présent nous ne savons que naître, grandir et mourir; l'Unité, car jusqu'à présent nous n'avons accompli que la guerre et l'association.

En un mot, la divinité : nous refaire à l'image du Divin".

Aperçus et pensées.

samedi 19 mai 2012, a 18:05
Rousseau le bonheur immanent au sentiment d'exister
 

  Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages couronnés d'un côté par des montagnes prochaines et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient. Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort.

     Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.

     Telle est, laissant à part les visites imprévues et importunes, la manière dont j'ai passé mon temps dans cette île durant le séjour que j'y ai fait. Qu'on me dise à présent ce qu'il y a là d'assez attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres et si durables qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y sentir à chaque fois transporté encore par les élans du désir.

     J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d'y trouver enfin la suprême félicité.

    Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?

     Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière & rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le tems ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée & sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, & que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre & relatif tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait & plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.

     De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette [existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme.

Les rêveries du promeneur solitaire, 5ème rêverie.

samedi 19 mai 2012, a 18:05
René Huygues La puissance de manipulation des images et les médias
 

« Le professeur Daniel Boorstin de l'Université de Chicago a publié, il y a peu, un livre sur l'image, et pour qualifier sa hantise il a avancé le terme de « cancer social ». Cette prolifération de l'image, envisagée comme un instrument d'information, précipite la tendance de l'homme moderne à la passivité : sans aller jusqu'à ces images que l'on a essayé de faire passer sur l'écran cinématographique trop rapidement pour qu'elles soient remarquées, mais assez toutefois pour qu'elles s'impriment dans notre inconscient avec un pouvoir de suggestion que rien n'entrave plus, on peut dire que cet assaut continuel du regard vise à créer une inertie du spectateur. Hors d'état de réfléchir et de contrôler, il enregistre et subit une sorte d'hypnotisme larvé. La réflexion est éliminée et le réflexe, avec son automatisme, tend à le supplanter ; il est simplement conditionné à un degré supérieur à celui que réalisait l'expérience fondamentale de Pavlov. On pourrait dire que l'image, par l'emploi qui en est fait aujourd'hui, vise à étendre au psychisme les règles célèbres que Taylor avait édictées pour l'action, en la pliant aux lois de la machine. Cette triple règle s'énonçait : « identité, répétition, rapidité ». On pourra vérifier que la publicité, la télévision ou le cinéma se plient à ces principes et les appliquent à l'emploi qu'ils font de l'image, quand ils entendent se servir d'elle pour imprimer aux esprits une orientation déterminée. La publicité, en particulier, qui vise sans ambages à une dictature mentale, tire toute son efficacité de leur stricte observance.

     Une revue française spécialisée,

Télérama, a eu l'idée d'interviewer un jeune fanatique de la télévision, âgé de 18 ans et nommé Gérard. Ce spectateur qui suivait les émissions depuis l'âge de dix ans avait abouti à une véritable intoxication : il avouait lui-même : « Je suis comme un alcoolique, j'ai besoin de ma ration d'images, trois ou quatre heures par jour ». Il confessait : « je n'achète aucun livre… la T.V. a remplacé tout ça » et il ajoutait : « elle l'a remplacé par le confort, un fauteuil, un verre », soulignant ainsi l'allure éminemment inactive de sa réceptivité. Il Terminait enfin par cet aveu terrible, surtout dans la bouche d'un adolescent, arrivé au moment où il faut aborder la vie à la fois avec enthousiasme et avec ses capacités propres : « La T.V. m'évite de m'ennuyer. C'est un moyen de tuer le temps… Rien dans la vie ne m'intéresse. LA T.V. me fait oublier que je n'ai pas de but ». On est obligé de penser que cet exercice constant de la passivité, entraîné par l'abus de ce qu'on pourrait appeler l'image autoritaire, avait grandement contribué à casser le ressort personnel de cet être désormais inapte à remplir son rôle social, du moment qu'on n'entend pas le réduire à celui d'une unité anonyme dans une masse dirigée"                                                             Les Puissances de l'image, Flammarion,  p.8-9.

samedi 19 mai 2012, a 18:04
Günter Anders l'existentialisme et le nihilisme
 

 « Il est inutile de s'attarder à démontrer que le national-socialisme a été un avatar du nihilisme. En fait, il n'était pas seulement nihiliste au sens vague que l'on donne couramment à cet adjectif, mais aussi au sens strict, puisque en tant que monisme naturaliste il correspondait exactement à ce que nous avons défini plus haut comme étant la quintessence du nihilisme. Il a été le premier mouvement politique à nier l'homme en tant qu'homme, et même à le nier massivement afin de l'anéantir réellement comme simple « nature », comme matière première ou résidu. À une échelle qui aurait fait pâlir de jalousie le nihiliste classique, il a réussi à joindre la philosophie du néant et l'anéantissement, le nihilisme et l'annihilation, au point que l'on serait en droit de parler à son sujet d'« annihilisme ». La bombe atomique et le nouvel avatar (français) du nihilisme" sont l'une comme l'autre des façons de s'expliquer avec cet « annihilisme ». La bombe atomique, parce que sa production n'avait à l'origine pas d'autre fin que de contrer l'expansion de l'« annihilisme » national-socialiste. Et le nihilisme français, parce que l'« existence absurde » qu'il décrivait revenait plus ou moins à décrire ce qu'était devenue l'existence sous la terreur nationale-socialiste, donc à dépeindre l'homme qui avait fait l'expérience de lui-même comme d'un « néant », comme d'un être qui existe « pour rien » et qu'il est par conséquent possible d'anéantir sans autre forme de procès. Dans les deux cas, il s'agissait de répondre à un seul et même événement historique; dans cette mesure, la coïncidence de ces deux réponses n'était donc pas seulement chronologique.

   2. Mais cette origine commune, cette origine polémiquement commune, de l'instrument, de l'annihilation et du nihilisme philosophique n'est peut-être pas encore leur rapport le plus important. Peu importe que cette origine commune soit inessentielle; le plus important - parce que le plus lourd de conséquences c'est qu'ils se soient rencontrés et qu'ils constituent aujourd'hui un « syndrome ». Qu'est-ce que cela signifie?

    Cela signifie qu'ils ont psychologiquement fusionné; que pour la conscience commune (et pour le sentiment commun plus encore que pour la philosophie commune), nihilisme et bombe ne forment plus depuis une décennie qu'un seul et unique complexe; un complexe si indissociable que le contemporain qui discute distraitement des choses du temps et qui exprime, ce faisant, les croyances de son époque se servira avec la plus complète indifférence de l'existence de la bombe comme d'une preuve de l'absurdité de l'existence ou, inversement, de l'absurdité de l'existence pour légitimer l'existence de la bombe. Cela signifie qu'il ne sait plus vraiment, quand il tient ce genre de propos, lequel des deux phénomènes justifie l'autre. Que la prémisse et la conclusion soient interchangeables à volonté, que l'argumentation puisse aller de droite à gauche aussi bien que de gauche à droite, est le critère qui permet d'affirmer qu'il s'agit bien d'un « authentique syndrome »; « authentique » ne signifiant pas ici que les éléments ont une racine commune, mais qu'ils ont réussi après coup, comme les deux éléments d'une greffe, à se lier organiquement. Quoi qu'il en soit, lorsque la prémisse et la conclusion sont réversibles, nous sommes bien en présence d'un fragment indissoluble de l'idéologie de l'époque, un fragment qu'aucune argumentation ne peut plus réfuter mais seulement démolir en bloc, puisqu'il n'a de valeur qu'émotionnelle. Cela fait maintenant des années que la bombe et le nihilisme entretiennent un tel rapport de réversibilité".

L'Obsolescence de l'Homme. p. 338-339.

samedi 19 mai 2012, a 18:03
Sartre le garçon de café
 

"Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d'un pas un peu trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d'imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d'on ne sait quel automate tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu'il rétablit perpétuellement d'un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s'applique à enchaîner ses mouvements comme s'ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n'y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d'investigation. L'enfant joue avec son corps pour l'explorer, pour en dresser l'inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. Cette obligation ne diffère pas de celle qui s'impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d'eux qu'ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l'épicier du tailleur, du commissaire priseur, par quoi ils s'efforcent de persuader à leur clientèle qu'ils ne sont rien d'autre qu'un épicier, qu'un commissaire-priseur, qu'un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l'acheteur, parce qu'il n'est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu'il se contienne dans sa fonction d'épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n'est plus fait pour voir, puisque c'est le règlement et non l'intérêt du moment qui détermine le point qu'il doit fixer (le regard « fixé à dix pas »).

      Voilà bien des précautions pour emprisonner l'homme dans ce qu'il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu'il n'y échappe, qu'il ne déborde et n'élude tout à coup sa condition. Mais c'est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le, verre est verre. Ce n'est point qu'il ne puisse former des jugements réflexifs ou des concepts sur sa condition. Il sait bien ce qu'elle « signifie » : l'obligation de se lever à cinq heures, de balayer le sol du débit, avant l'ouverture des salles, de mettre le percolateur en train, etc. Il connaît les droits qu'elle comporte : le droit au pourboire, les droits syndicaux, etc. Mais tous ces concepts, tous ces jugements renvoient au transcendant. Il s'agit de possibilités abstraites, de droits et de devoirs conférés à un « sujet de droit ». Et c'est précisément ce sujet que j'ai à être et que je ne suis point. Ce n'est pas que je ne veuille pas l'être ni qu'il soit un autre. Mais plutôt il n'y a pas de commune mesure entre son être et le mien. Il est une « représentation » pour les autres et pour moi-même, cela signifie que je ne puis l'être qu'en représentation. Mais précisément si je me le représente, je ne le suis point, j'en suis séparé, comme l'objet du sujet, séparé par rien, mais ce rien m'isole de lui, je ne puis l'être, je ne puis que jouer à l'être, c'est-à-dire m'imaginer que je le suis. Et, par là même, je l'affecte de néant. J'ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l'être que sur le mode neutralisé, comme l'acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état et en me visant comme garçon de café imaginaire à travers ces gestes... Ce que je tente de réaliser c'est un être-en-soi du garçon de café, comme s'il n'était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d'état, comme s'il n'était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer.

L'Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1976, coll. Tel, pp. 95-96.

samedi 19 mai 2012, a 18:03
Sartre Autrui comme médiateur entre moi et moi
 

Par le je pense, contrairement à la philosophie de Descartes, contrairement à la philosophie de Kant, nous nous atteignons nous-mêmes en face de l'autre, et l'autre est aussi certain pour nous que nous-mêmes. Ainsi l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense et qui ne veut que pour ou contre moi. Ainsi, découvrons-nous tout de suite un monde que nous appellerons l'intersubjectivité et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres. En outre, s'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n'est pas par hasard que les personnes d'aujourd'hui parlent plus volontiers de la condition de l'homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l'ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l'univers. Les situations historiques varient : l'homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu des autres et d'y être mortel. (...) En conséquence, tout projet, quelque individuel qu'il soit a une valeur universelle".

L'Existentialisme est un humanisme,

Nagel, pp. 66-69.
 

samedi 19 mai 2012, a 18:02
Sartre la nausée de ma pensée
 

Je me lève en sursaut: si seulement je pouvais m'arrêter de penser, ça irait déjà mieux. Les pensées, c'est ce qu'il y a de plus fade. Plus fade encore que de la chair. Ça s'étire à n'en plus finir et ça laisse un drôle de goût. Et puis il y a les mots, au-dedans des pensées, les mots inachevés, les ébauches de phrases qui reviennent tout le temps: "Il faut que je fini... J'ex... Mort... M. de Roll est mort... Je ne suis pas... J'ex..." Ça va, ça va... et ça ne finit jamais. C'est pis que le reste parce que je me sens responsable et complice. Par exemple, cette espèce de rumination douloureuse: j'existe, c'est moi qui l'entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c'est moi qui la continue, qui la déroule. J'existe. Je pense que j'existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d'exister - et je le déroule, tout doucement... Si je pouvais m'empêcher de penser! J'essaie, je réussis : il me semble que ma tête s'emplit de fumée... et voila que ça recommence: "Fumée... ne pas penser... Je ne veux pas penser... Je pense que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c'est encore une pensée." On n'en finira donc jamais? Ma pensée, c'est moi: voilà pourquoi je ne peux pas m'arrêter. J'existe par ce que je pense... et je ne peux pas m'empêcher de penser. En ce moment même - c'est affreux - si j'existe, c'est parce que j'ai horreur d'exister. C'est moi, c'est moi qui me tire du néant auquel j'aspire: la haine, le dégoût d'exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m'enfoncer dans l'existence. Les pensées naissent par derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête... si je cède, elles vont venir la devant, entre mes yeux - et je cède toujours, la pensée grossit, grossit, et la voilà, l'immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence. (...) Je suis, j'existe, je pense donc je suis; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense? je ne veux plus penser, je suis parce que je pense que je ne veux pas être, je pense que je... parce que... pouah!

La Nausée

samedi 19 mai 2012, a 18:01
Sartre la nausée de mon corps
 

   "La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein. - Ce n'est rien: la Chose, c'est moi. L'existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J'existe.

     J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ça remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux. Il y a de l'eau mousseuse dans ma bouche. Je l'avale, elle glisse dans ma gorge, elle me caresse - et la voila qui renaît dans ma bouche, j'ai dans la bouche à perpétuité une petite mare d'eau blanchâtre - discrète - qui frôle ma langue. Et cette mare, c'est encore moi. Et la langue. Et la gorge, c'est moi. Je vois ma main, qui s'épanouit sur la table. Elle vit - c'est moi.

     Elle s'ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l'air d'une bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m'amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes d'un crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort: les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles - la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s'étale à plat ventre, elle m'offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant - on dirait un poisson, s'il n'y avait pas les poils roux à la naissance des phalanges. Je sens ma main. C'est moi, ces deux bêtes qui s'agitent au bout de mes bras. Ma main gratte une de ses pattes, avec l'ongle d'une autre patte; je sens son poids sur la table qui n'est pas moi. C'est long, long, cette impression de poids, ça ne passe pas. Il n'y a pas de raison pour que ça passe. A la longue, c'est intolérable... Je retire ma main, je la mets dans ma poche. Mais je sens tout de suite, à travers l'étoffe, la chaleur de ma cuisse. Aussitôt, je fais sauter ma main de ma poche; je la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens son poids au bout de mon bras. Elle tire un peu, à peine, mollement, moelleusement, elle existe. Je n'insiste pas: ou que je la mette, elle continuera d'exister et je continuerai de sentir qu'elle existe; je ne peux pas la supprimer, ni supprimer le reste de mon corps, la chaleur humide qui salit ma chemise, ni toute cette graisse chaude qui tourne paresseusement comme si on la remuait à la cuiller, ni toutes les sensations qui se promènent là-dedans, qui vont et viennent, remontent de mon flanc à mon aisselle ou bien qui végètent doucement, du matin jusqu'au soir, dans leur coin habituel".

La Nausée

samedi 19 mai 2012, a 17:25
Sartre la nausée de l'existence
 

J'étais tout à l'heure au jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination. Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais senti ce que voulait dire « exister ». J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je pensais comme eux « la mer est verte; ce point blanc, là-haut, c'est une mouette, mais je ne sentais pas que ça existait,.[...] J'étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d'apparaître ; je comprenais la Nausée, je la possédais. A vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes. Mais je crois qu'à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L'essentiel c'est la contingence. Je veux dire que l'existence n'est pas la nécessité »...

     "Les arbres flottaient. Un jaillissement vers le ciel ? Un affalement plutôt ; à chaque instant je m'attendais à voir les troncs se rider comme des verges lasses, se recroqueviller et choir sur le sol en un tas noir et mou avec des plis. Ils n'avaient pas envie d'exister, seulement ils ne pouvaient pas s'en empêcher (...) Je savais bien que c'était le Monde, le Monde tout nu qui se montrait tout d'un coup, et j'étouffais de colère contre ce gros être absurde. On ne pouvait même pas se demander d'où ça sortait, tout ça, ni comment il se faisait qu'il existât un monde, plutôt que rien ; ça n'avait pas de sens, le monde était partout présent, devant, derrière. Il n'y avait rien eu avant lui. Rien. Il n'y avait pas eu de moment où il aurait pu ne pas exister".

La Nausée

jeudi 22 mars 2012, a 14:32
Héraclite l'harmonie cachée du monde
 

"6. Le Soleil est nouveau chaque jour.

   10. Joignez ce qui est complet et ce qui ne l'est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et en désaccord; de toutes choses une et d'une, toutes choses.

  12. À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d'autres et d'autres eaux.

  30. Ce monde n'a été fait, par aucun des dieux ni par aucun des hommes; il a toujours été et sera toujours feu éternellement vivant, s'allumant par mesure et s'éteignant par mesure.

  51. Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s'accorder. L'harmonie du monde est par tensions opposées, comme pour la lyre et pour l'arc.

54. Il y a une harmonie dérobée, meilleure que l'apparente, et où le dieu a mêlé et profondément caché les différences et les diversités.

  57. La foule a pour maître Hésiode; elle prend pour le plus grand savant celui qui ne sait pas ce qu'est le jour ou la nuit; car c'est une même chose.

  60. Un même chemin en haut, en bas.

  61. La mer est l'eau la plus pure et la plus souillée; potable et salutaire aux poissons, elle est non potable et funeste pour les hommes.

  62. Les immortels sont mortels et les mortels, immortels; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres.

  88. Même chose ce qui vit et ce qui est mort, ce qui est éveillé et ce qui dort, ce qui est jeune et ce qui est vieux; car le changement de l'un donne l'autre, et réciproquement.

  91. On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve.

  111. C'est la maladie qui rend la santé douce et bonne; c'est la faim qui fait de même désirer la satiété, et la fatigue, le repos.".

De la nature, Fragments traduits du grec par Tannery (1887)

jeudi 22 mars 2012, a 14:31
Henri Bergson Art et durée
 

Je veux bien que le tableau n'ait pas la valeur artistique d'un Rembrandt ou d'un Vélasquez : il est tout aussi inattendu et, en ce sens, aussi original.. On alléguera que j'ignorais le détail des circonstances, que je ne disposais pas des personnages, de leurs gestes, de leurs attitudes, et que, si l'ensemble m'apporte du nouveau, c'est qu'il me fournit un surcroît d'éléments. Mais j'ai la même impression de nouveauté devant le déroulement de ma vie intérieure. Je l'éprouve, plus vive que jamais, devant l'action voulue par moi et dont j'étais seul maître. Si je délibère avant d'agir, les moments de la délibération s'offrent à ma conscience comme les esquisses successives, chacune seule de son espèce, qu'un peintre ferait de son tableau ; et l'acte lui-même, en s'accomplissant, a beau réaliser du voulu et par conséquent du prévu, il n'en a pas moins sa forme originale. Soit, dira-t-on; il y a peut-être quelque chose d'original et d'unique dans un état d'âme; mais la matière est répétition ; le monde extérieur obéit à des lois mathématiques une intelligence surhumaine, qui connaîtrait la position, la direction et la vitesse de tous les atomes et électrons de l'univers matériel à un moment donné, calculerait n'importe quel état futur de cet univers, comme nous le faisons pour une éclipse de soleil ou de lune. - Je l'accorde, à la rigueur, s'il ne s'agit que du monde inerte, et bien que la question commence à être controversée, au moins pour les phénomènes élémentaires'. Mais ce monde n'est qu'une abstraction. La réalité concrète comprend les êtres vivants, conscients, qui sont encadrés dans la matière inorganique. Je dis vivants et conscients, car j'estime que le vivant est conscient en droit il devient inconscient en fait là où la conscience s'endort, mais, jusque dans les régions où la conscience somnole, chez le végétal par exemple, il y a évolution réglée, progrès défini, vieillissement, enfin tous les signes extérieurs de la durée qui caractérise la conscience. Pourquoi d'ailleurs parler d'une matière inerte où la vie et la conscience s'inséreraient comme dans un cadre ? De quel droit met-on l'inerte d'abord ? Les anciens avaient imagine une Ame du Monde qui assurerait la continuité d'existence de l'univers matériel. Dépouillant cette conception de ce qu'elle a de mythique, je dirais que le monde inorganique est une série de répétitions ou de quasi-répétitions infiniment rapides qui se somment en changements visibles et prévisibles. Je les comparerais aux oscillations du balancier de l'horloge celles-ci sont accolées à la détente continue d'un ressort qui les relie entre elles et dont elles scandent le progrès celles-là rythment la vie des êtres conscients et mesurent leur durée. Ainsi, l'être vivant dure essentiellement; il dure, justement parce qu'il élabore sans cesse du nouveau et parce qu'il n'y a pas d'élaboration sans recherche, pas de recherche sans tâtonnement. Le temps est cette hésitation même, ou il n'est rien du tout. Supprimez le conscient et le vivant (et vous ne le pouvez que par un effort artificiel d'abstraction, car le monde matériel, encore une fois, implique peut-être la présence nécessaire de la conscience et de la vie), vous obtenez en effet un univers dont les états successifs sont théoriquement calculables d'avance, commeles images, antérieures au déroulement, qui sont juxtaposées sur le film cinématographique. Mais alors, à quoi bon le déroulement ? Pourquoi la réalité se déploie-t-elle ? Comment n'est-elle pas déployée ? A quoi sert le temps ? (Je parle du temps réel, concret, et non pas de ce temps abstrait qui n'est qu'une quatrième dimension de l'espace ".

La pensée et le mouvant, P.U.F.

jeudi 22 mars 2012, a 14:30
Ilya Prigogine thermodynamique et irréversibilité
 

Au cours des dernières décennies, une nouvelle science est née, la physique des processus de non-équilibre. Cette science a conduit à des concepts nouveaux tels que l'auto-organisation et les structures dissipatives qui sont aujourd'hui largement utilisés dans des domaines qui vont de la cosmologie jusqu'à l'écologie et aux sciences sociales, en passant par chimie et la biologie. La physique de non-équilibre étudie les processus dissipatifs, caractérisés par un temps unidirectionnel, et ce faisant elle confère une nouvelle signification à l'irréversibilité...

     L'irréversibilité ne peut plus être attribuée à une simple apparence qui disparaîtrait si nous accédions à une connaissance parfaite. Elle est une condition essentielle de comportements cohérents de milliards de milliards de molécules. Selon une formule que j'aime a répéter, la matière est aveugle à l'équilibre là où la flèche du temps ne se manifeste pas ; mais lorsque celle-ci se manifeste, loin de l'équilibre, la matière commence à voir ! Sans la cohérence des processus irréversibles de non-équilibre, l'apparition de la vie sur la Terre serait inconcevable. La thèse selon laquelle la flèche du temps est seulement phénoménologique est absurde. Ce n'est pas nous qui engendrons la flèche du temps. Bien au contraire, nous sommes ses enfants.

     Le second développement concernant la révision du concept de temps en Physique a été celui des systèmes dynamiques instables. La science classique privilégiait l'ordre, la stabilité, alors qu'à tous les niveaux d'observation nous reconnaissons désormais le rôle primordial des fluctuations et de l'instabilité [...] Mais comme nous le montrerons dans ce livre, les systèmes dynamiques instables conduisent aussi à une extension de la dynamique classique et de la physique quantique, et dès lors à une formulation nouvelle des lois de la physique. Cette formulation brise la symétrie entre passé et futur qu'affirmait la physique traditionnelle, y compris la théorie quantique et la relativité. [...] Dès que l'instabilité est incorporée, la signification des lois de la nature prend un nouveau sens. Elles expriment désormais des possibilités.

 La Fin des Certitudes, p. 11-13.

jeudi 22 mars 2012, a 14:28
Ilya Prigogine la flèche du temps peut produire de l'ordre
 

Les développements récents de la physique et de la chimie de non équilibre montrent que la flèche du temps peut être une source d'ordre. Il en était déjà ainsi dans des cas classiques simples, comme la diffusion thermique. Bien sûr, les molécules mettons d'hydrogène et d'azote au sein d'une boite close, évolueront vers un mélange uniforme. Mais chauffons une partie de la boite et refroidissons l'autre. Le système évolue alors vers un état stationnaire dans lequel la concentration de l'hydrogène est plus élevée dans la partie chaude et celle de l'azote dans la partie froide. L'entropie produite par le flux de chaleur, qui est un phénomène irréversible, détruit l'homogénéité du mélange. C'est donc un processus générateur d'ordre, un processus qui serait impossible sans le flux de chaleur. L'irréversibilité mène à la fois au désordre et à l'ordre.

 La Fin des Certitudes, p. 31.

jeudi 22 mars 2012, a 14:27
Pierre Simon Laplace le déterminisme absolu
 

    Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. L'esprit humain offre, dans la perfection qu'il a su donner à l'astronomie, une faible esquisse de cette intelligence. Ses découvertes en mécanique et en géométrie, jointes à celles de la pesanteur universelle, l'ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances, il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés et à prévoir ceux que des circonstances données doivent faire éclore. Tous ses efforts dans la recherche de la vérité tendent à le rapprocher sans cesse de l'intelligence que nous venons de concevoir, mais dont il restera toujours infiniment éloigné.

Essai philosophique sur les probabilités, Oeuvres, Gauthier, Villars, 1886, vol. VII, 1, pp. 6-7. 1814.

jeudi 22 mars 2012, a 14:26
Bergson le temps réel échappe aux mathématiques
 

Le temps réel échappe aux mathématiques. Son essence étant de passer, aucune de ses parties n'est encore là quand une autre se présente. La superposition de partie à partie en vue de la mesure est donc impossible, inimaginable, inconcevable. Dans le cas du temps, l'idée de superposition impliquerait absurdité, car tout effet de la durée, qui sera superposable à lui-même, et par conséquent mesurable, aura pour essence de ne pas durer. Nous savions bien, depuis nos années de collège, que la durée se mesure par la trajectoire d'un mobile et que le temps mathématique est une ligne ; mais nous n'avions pas encore remarqué que cette opération tranche radicalement sur toutes les autres opérations de mesure, car elle ne s'accomplit pas sur un aspect représentatif de ce qu'on veut mesurer, mais sur quelque chose qui l'exclut. La ligne qu'on mesure est immobile, le temps est mobilité. La ligne est du tout fait, le temps est ce qui se fait et même ce qui fait que tout se fait. Jamais la mesure du temps ne porte sur la durée en tant que durée : on compte seulement un certain nombre d'extrémités d'intervalles ou de moments, i.e., en somme, des arrêts virtuels du temps. Poser qu'un événement se  produira au bout d'un temps t, c'est simplement exprimer qu'on aura compté, d'ici là, un nombre t de simultanéitéd'un certain genre. Entre les simultanéités, se produira tout ce qu'on voudra. Le temps pourrait s'accélérer énormément, et même infiniment : rien ne serait changé pour le mathématicien, pour le physicien, pour l'astronome. Profonde serait pourtant la différence au regard de la conscience. Ce ne serait plus pour elle, du jour au lendemain, d'une heure à l'heure suivante, la même fatigue d'attendre. De cette attente déterminée, et de sa cause extérieure, la science ne peut tenir compte : même quand elle porte sur le temps qui se déroule ou se déroulera, elle le traite comme s'il s'était déroulé. C'est d'ailleurs fort naturel. Son rôle est de prévoir. Elle extrait et retient du monde matériel ce qui est susceptible de se répéter et de se calculer, par conséquent ce qui ne dure pas. Elle ne fait ainsi qu'appuyer dans la direction du sens commun, lequel est un commencement de science : couramment, quand nous parlons du temps nous pensons à la mesure de la durée, et non pas à la durée même. Mais cette durée que la science élimine, qu'il est difficile de concevoir et d'exprimer, on la sent et on la vit."

La pensée et le mouvant.

P.U.F.

jeudi 22 mars 2012, a 14:24
Henri Bergson Durée vraie et temps des horloges
 

" Quand je suis des yeux, sur le cadran d'une horloge, le mouvement de l'aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire ; je me borne à compter des simultanéités, ce qui est bien différent. En dehors moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule, car des positions passées, il ne reste rien. Au dedans de moi, un processus d'organisation ou de pénétration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la durée vraie. C'est parce que je dure de cette manière que je me représente ce que je me rappelle les oscillations passées du pendule, en même temps que perçois l'oscillation actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule position même ce pendule, point de durée par conséquent. Supprimons, d'autre part, le pendule et ses oscillations; il n'y aura plus que la durée hétérogène du moi, sans moments extérieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y a succession sans extériorité réciproque ; en dehors du moi, extériorité réciproque sans succession ".

La Pensée et le mouvant, P.U.F.

jeudi 22 mars 2012, a 14:22
Eckhart Tolle le temps des horloges et le temps psychologique
 

"Apprenez à utiliser le temps dans les aspects pratiques de votre vie — on pourrait appeler cela le «temps-horloge » —, mais revenez immédiatement à la conscience du moment présent quand les choses pratiques ont été réglées. De cette façon, il n'y aura aucune accumulation de «temps psychologique », qui est l'identification au passé et la perpétuelle projection compulsive dans le futur.
Le «temps-horloge » ne concerne pas uniquement la prise de rendez-vous ou la planification d'un voyage. Cela veut aussi dire tirer des leçons du passé afin de ne pas répéter sans arrêt les mêmes erreurs. Se donner des objectifs et les poursuivre. Anticiper le futur grâce aux modèles et aux lois physiques, mathématiques ou autres appris dans le passé et adopter les démarches justes en fonction de nos prévisions.
    Mais même là, dans le cadre des choses pratiques, où nous sommes obligés de nous référer au passé et au futur, le moment présent reste le facteur essentiel. Toute leçon tirée du passé devient pertinente et est appliquée dans le «maintenant». Toute planification ou tout effort pour atteindre un objectif particulier s'effectue dans le « maintenant ». Même si la personne illuminée maintient toujours son attention dans le présent, celle-ci est tout de même consciente du temps à la périphérie. Autrement dit, elle continue à se servir du « temps-horloge » mais est libérée du «temps psychologique ».
    Quand vous vous exercez à cela, soyez attentif de ne pas transformer involontairement le « temps-horloge » en « temps psychologique ». Par exemple, si vous avez commis une erreur dans le passé et en tirez une leçon maintenant, c'est que vous utilisez le «temps-horloge ». Par contre, si vous revenez mentalement dessus sans arrêt, si vous vous critiquez et éprouvez des remords ou de la culpabilité, c'est que vous êtes tombé dans le piège du « moi » et du « mon ». Vous assimilez cette erreur au sens que vous avez de votre identité et elle appartient alors au «temps psychologique ». Ce dernier est toujours lié à un sens de l'identité faussé. L'incapacité à pardonner se traduit automatiquement par un lourd fardeau de « temps psychologique ».
    Si vous vous donnez un objectif et travaillez pour l'atteindre, vous vous servez du « temps-horloge ». Vous êtes conscient de la direction que vous voulez prendre, mais vous honorez le pas que vous faites d le moment et lui accordez votre attention la plus totale. Si vous être  trop axé sur l'objectif parce que, à travers lui, vous recherche peut-être le bonheur, la satisfaction et une certaine complétude, vous n'honorez plus le présent. Celui-ci se réduit à un tremplin pour le futur, sans aucune valeur intrinsèque. Le « temps-horloge » se transforme alors en « temps psychologique». Votre périple n'est plus une aventure, mais seulement un besoin obsessionnel d'arriver quelque part, d'atteindre quelque chose, de réussir. Vous ne voyez ni ne sentez plus les fleurs sur le bord du chemin et vous n'êtes plus conscient de la beauté et du miracle de la vie qui sont révélés partout autour de vous quand vous êtes dans l'instant présent.

le pouvoir du temps présent Edition Ariane.

jeudi 22 mars 2012, a 14:19
Descartes Le temps chronologique est un être de raison
 

  "De ces qualités ou attributs, il y en a quelques uns qui sont dans les choses mêmes et d'autres qui ne sont qu'en notre pensée. Ainsi le temps, par exemple, que nous distinguons de la durée prise en général, et que nous disons être le nombre du mouvement, n'est rien qu'une certaine façon dont nous nous pensons à cette durée, pour ce que nous ne concevons point que la durée des choses qui sont mues soit autre que celle des choses qui ne le sont point: comme il est évident de ce que, si deux corps sont mus pendant une heure, l'un vite et l'autre lentement, nous ne comptons pas plus de temps en l'un qu'en l'autre, encore que nous supposions plus de mouvement en l'un de ces deux corps. Mais afin de comprendre la durée de toutes les choses sous une même mesure, nous nous servons ordinairement de la durée de certains mouvements réguliers qui sont les jours et les années, et la nommons temps, après l'avoir ainsi comparée; bien qu'en effet ce que nous nommons ainsi ne soit rien, hors de la véritable durée des choses, qu'une façon de penser".

Principes de la philosophie,, Ed. Vrin, p.42.

jeudi 22 mars 2012, a 14:18
Ilya Prigogine la spatialisation du temps
 

Je ne suis certainement pas le premier à avoir senti que cette spatialisation du temps était incompatible tant avec l'univers évolutif que nous observons qu'avec notre expérience humaine. Ce fut d'ailleurs le point de départ du philosophe Henri Bergson, pour qui "le temps est invention où il n'est rien du tout". J'ai déjà cité l'article "le possible et le réel", une oeuvre assez tardive puisque l'article fut écrit en 1930 à l'occasion de son prix Nobel Bergson y parle du temps comme "jaillissement effectif de nouveauté imprévisible" dont témoigne notre expérience de la liberté humaine mais aussi de l'indétermination des choses. En conséquence, le possible est plus riche que le réel. L'univers autour de nous doit être compris à partir du possible , non à partir d'un quelconque état initial dont il pourrait, de quelque manière, être déduit.

 La Fin des Certitudes, p. 67.

jeudi 22 mars 2012, a 14:16
Nicolas Berdiaef Le temps et l'éternité
 

"De nos jours, dans ce siècle de technique, le problème du temps acquiert une acuité particulière. La caractéristique d'une époque de technique est la vitesse. Le temps subit une accélération effrénée. Et la vie de l'homme obéit à ce temps accéléré. Nul instant n'a de prix ni de plénitude en soi-même, on ne saurait s'y tenir, il faut qu'il cède la place le plus vite possible à l'instant qui le suit. Chaque instant n'est qu'un moyen pour l'instant qui suit. Chaque instant est indéfiniment divisible et dans cette indéfinie divisibilité il n'y a moyen de rien retenir qui vaille par soi. L'ère de la technique est entièrement tendue vers l'avenir, mais vers un avenir totalement déterminé par un développement dans le temps. Emporté par le torrent du temps, le moi n'a pas le loisir de se reconnaître pour le libre créateur de l'avenir. Tout cela marque l'avènement d'un nouvel âge. La vitesse engendrée par la mécanisation et le machinisme est meurtrière pour le moi, destructrice de son unité, de sa concentration intérieure. La mécanisation et le machinisme constituent la forme extrême de l'objectivation de l'existence humaine, sa projection au-dehors, dans un monde étranger et glacé. Ce monde est l'oeuvre de l'homme, mais l'homme ne se retrouve pas en lui. Le moi se décompose et s'émiette dans ce temps accéléré, comme le temps lui-même et chaque instant du temps. L'intégrité et l'unité du moi sont liées à l'intégrité et à l'unité de l'indécomposable présent, de l'instant en sa valeur plénière, qui n'est plus un moyen pour l'instant suivant. Mais c'est dire que l'intégrité, l'unité et l'approfondissement du moi supposent la contemplation, car l'instant dans sa valeur plénière, l'instant indécomposable, est l'instant de la contemplation qui se refuse à être un moyen pour l'instant suivant, qui est communion avec l'éternité.

    Chacun sait comme le temps s'accélère ou se ralentit selon l'intensité de vie, selon les événements qui remplissent l'existence humaine. Le caractère mathématique du temps perd alors toute signification et l'existence humaine se libère de la montre et du calendrier. Si habituellement nous tenons tant à l'observation des heures, c'est que nous ne sommes guère heureux, c'est que nous sommes trop souvent misérables. L'inspiration créatrice elle aussi ignore le temps numérique. C'est toujours la marque de l'irruption de l'éternité dans le temps, dont elle règle le cours. Tout ce qui n'est pas éternel, tout ce qui n'a pas l'éternité pour origine et pour fin est dépourvu de toute valeur et destiné à disparaître; l'avenir lui réserve la mort, la fin dans le temps, par opposition à la fin du temps. D'une part le temps qui ne participe pas à l'éternité est une défection à l'égard de l'éternité. D'autre part le temps est un moment de l'éternité, et c'est en elle seulement qu'il trouve sa justification. Tel est le paradoxe à double tranchant du temps, paradoxe qui, dans la catégorie du temps, est impensable sans contradiction…. Deux problèmes tourmentent l'homme, qui sont également importants pour la compréhension de tous les autres: le problème de l'origine, de la source, du fondement, et le problème du futur, de l'issue, de la fin. Ils sont tous deux indissolublement liés au temps et attestent que le temps n'est pas autre chose que le destin intérieur de l'homme, dont l'aspect objectivé extérieurement n'est qu'une apparence. Mais le commencement et la fin, l'origine et l'issue, franchissent le temps. L'existence humaine n'est dans le temps qu'à la suite d'une chute, et elle doit sortir du temps; elle appartient au temps seulement par le milieu de son cours. En cette région moyenne elle est sujette au mal du temps, mal mortel. C'est pour cela que le temps engendre la nostalgie et la tristesse du passé, la nostalgie et la tristesse de l'avenir. La crainte de l'avenir se prolonge dans la crainte de la mort, laquelle se prolonge en crainte de l'enfer. Mais c'est toujours une crainte provoquée par l'élément temporel de notre destinée, par l'absence de fin dans le temps, c'est-à-dire par la crainte d'une objectivation sans issue, sans fin.

Cinq méditations sur l'existence .

mardi 07 février 2012, a 14:56
Husserl le présent et la donation à soi
 

"Je ne suis donné à moi-même de façon absolument immédiate que dans le présent de ma vie. de lui seul j'ai une expérience de la forme la plus immédiate, celle de la perception. De mon passé et de mon futur je n'ai que souvenir le réévoquant et attente l'anticipant, ce qui implique déjà des médiatetés intentionnelles, comme nous l'avons expliqué en détail. Mais si nous regardons les choses de plus près, la sphère du présent est elle aussi d'une structure analogue permettant de distinguer des donnés intentionnelle immédiates et médiates. Nous en arrivons au point limite fluctuant du maintenant pur, ou, corrélativement, de la pure perception de soi de ce maintenant momentané originairement vivant et à une phase de rétention originaire et d'une protention originaire, dont l'intentionnalité est médiate. ce qui ne nous empêche pas de parler d'une perception de soi concrète et d'un présent concret...

   Sans doute faut-il remarquer que mon propre présent, mon propre passé son en soi dépendants, seule l'unité totale de ma vie donnée dans l'expérience originaire est une réalité pleinement concrète, à quoi appartient aussi tout mon passé et le futur attendu par anticipation. D'autre part, tandis que mon présent saisi sous la forme de l'expérience originaire, comme nous venons de le dire, ne peut exister que dans l'unité de ma vie entière"

Philosophie première,

tome II, p. 241-243.

mardi 07 février 2012, a 14:54
Eckhart Tolle la division entre passé-présent-futur
 

 "La division de la vie en passé, présent et futur est une construction mentale et, en définitive, illusoire. Le passé et le futur sont des formes-pensées, des abstractions mentales. On ne peut se rappeler le passé que Maintenant. Ce que vous vous rappelez est un événement survenu dans le Présent, que vous vous rappelez Maintenant. Le futur, lorsqu'il arrive, est le Présent. Donc, tout ce qui est réel, la seule chose à jamais se produire, c'est vraiment le Présent. Porter son attention au Présent, ce n'est pas nier ce qui est nécessaire; c'est reconnaître l'essentiel. On peut alors fort aisément s'occuper de l'accessoire. Il ne s'agit pas de dire : « Je ne m'occupe plus de rien, car il n'y a que le Présent. » Non. Trouvez d'abord l'essentiel et faites-vous un ami, plutôt qu'un ennemi, du Présent. Reconnaissez-le, respectez-le. Lorsque le Présent est le fondement et le point de mire essentiel de votre vie, celle-ci se déroule avec aisance. En rangeant la vaisselle, en établissant une stratégie commerciale, en préparant un voyage, qu'y a-t-il de plus important : le geste ou le résultat visé ? Ce moment-ci ou un moment futur ? Traitez-vous ce moment comme un obstacle à surmonter ? Avez-vous l'impression de devoir atteindre un moment futur qui serait plus important ? Presque tout le monde vit ainsi, la plupart du temps. Puisque l'avenir n'est jamais là, sauf sous la forme d'un Présent, ce mode de vie reste dysfonctionnel. Il engendre un constant courant sous-jacent de malaise, de tension et de mécontentement. Il ne respecte pas la vie, qui est le Présent et rien d'autre. Sentez la vitalité de votre corps. Elle vous ancre dans le Présent. En définitive, vous ne devenez responsable de la vie qu'en assumant la responsabilité de cet instant - maintenant. Voilà pourquoi le Présent est le seul espace de vie. Prendre la responsabilité de cet instant, c'est ne s'opposer intérieurement à la forme qu'adopte le Présent, ne pas discuter avec ce qui est, mais bien plutôt s'aligner sur la vie".

Quiétude, chapitre 4,  Éditions Ariane.

mardi 07 février 2012, a 14:53
Henri Frédéric Amiel la vie spirituelle est dans l'instant
 

    "La vie spirituelle est une série d'éclairs, aucun ne ressemble à l'autre, aucune ne revient, car l'infini ne se répète pas, et passe perpétuellement à d'autres métamorphoses, ou, s'eil se répète, s'est en l'affaiblissant.

    Chaque bouton ne fleurit qu'une fois et chaque fleur n'a que sa minute de parfaite beauté. Chaque astre ne passe qu'une fois par nuit au méridien et n'y brille qu'un instant. De même dans le jardin de l'âme chaque sentiment a sa minute florale, son moment de grâce suprême et de rayonnante royauté; dans le ciel de l'intelligence, il n'est pour chaque pensée qu'un instant zénithal, où elle apparaît dans tout son éclat et sa tranquille grandeur. Artiste, poète, ou penseur, saisi tes idées et sentiments à ce point précis et fugitif, pour les fixer ou les éterniser, car c'est leur instant idéal. Avant lui, tu n'as que leurs ébauchez confuses ou leurs pressentiments obscurs; après lui viennent les réminiscence affaiblies ou les repentirs impuissants.

Journal intime Mardi 16 juin  1851, p.993-994.

mardi 07 février 2012, a 14:52
Michel Henry la Vie se tient dans un éternel présent
 

"Ne vivons-nous pas dans un perpétuel présent? Sommes-nous jamais sortis de celui-ci? Comment le faire si nous sommes des vivants, invinciblement joints à eux-mêmes dans la Vie qui ne cesse de se joindre à soi - de s'éprouver soi-même dans la jouissance de son vivre, dans la chair indéchirable de son Affectivité originaire, tissant inexorablement la trame sans faille d'un éternel présent? L'éternel présent vivant de la Vie, la Demeure qu'elle s'est assignée à elle-même-, c'est donc la nôtre, celle de toutes les vivants. C'est la raison pour laquelle il y a tant de place dans cette Demeure. Que nous demeurions toujours en l'éternel présent de la Vie, que ce soit là la condition de tout vivant concevable et de tout fragment de vie, la chair de la moindre nos impressions, ce qui fait en elle son maintenant et sa réalité, c'est ce qu'on peut aussi bien reconnaître à ceci: nous ne nous tenons et nous ne tiendrons jamais dans aucun avenir - "l'avenir", disait Jean Nabert, "est toujours futur", dans aucun passé non plus, pas même le plus immédiat, parce que l'écart de l'irréalité y a d'ores et déjà rendu impossible toute vie".

Incarnation ,

Seuil, p. 91..

mardi 07 février 2012, a 14:51
Eckhart Tolle l'espace du présent
 

 "La plupart des gens confondent le Présent avec ce qui s'y passe, mais ce n'est pas le cas. Le Présent est plus profond que ce qui s'y déroule : c'est l'espace dans lequel cela se déroule. Ne confondez donc pas le contenu de cet instant avec le Présent. Le Présent est plus profond que tout ce qu'il renferme. Lorsque vous entrez dans le Présent, vous sortez du contenu de votre mental. L'incessant flux mental ralentit. Les pensées n'absorbent plus toute votre attention, ne vous aspirent pas complètement. Des écarts surviennent entre les pensées - ampleur, calme. Vous commencez à voir que vous êtes plus vaste et plus profond que vos pensées. Les pensées, les émotions, les perceptions sensorielles et toutes vos expériences composent le contenu de votre vie. « Ma vie », c'est ce dont vous tirez votre sentiment de soi, et « ma vie », c'est du contenu, ou du moins ce que vous croyez. Vous négligez continuellement l'évidence même : votre sens le plus intime du Je Suis n'a rien à voir avec ce qui se passe dans votre vie, ni avec son contenu. Ce sentiment de Je Suis est uni au Présent. Il est toujours le même. Dans l'enfance et la vieillesse, la santé ou la maladie, le succès ou l'échec, le Je Suis - l'espace du Présent - demeure inchangé en profondeur. Comme vous le confondez habituellement avec le contenu, vous ne le vivez, comme le Présent, que d'une manière faible et indirecte, par le contenu de votre vie. Autrement dit, votre sentiment d'être est obscurci par les circonstances, le flux de votre pensée et les mille choses de ce monde. Le Présent est assombri par le temps. Vous oubliez donc votre enracinement dans l'Être, votre réalité divine, et vous vous perdez dans le monde. La confusion, la colère, la dépression, la violence et le conflit surviennent lorsque les humains oublient qui ils sont. Pour retourner chez soi, il est facile de se rappeler la vérité : Je ne suis ni mes pensées, ni mes émotions, ni mes perceptions sensorielles, ni mes expériences. Je ne suis pas le contenu de ma vie. Je suis la vie. Je suis l'espace dans lequel tout se produit. Je suis la conscience. Je suis le Présent. Je Suis".

Qietude, chapitre 4,  Éditions Ariane.

mardi 07 février 2012, a 14:50
Ernst Bloch l'instant présent ne peut être saisi par la pensée
 

Il est tout aussi impossible à un sens, quel qu'il soit, de percevoir le vécu-dans-l'instant, qu'il est impossible à l'oeil de voir à l'endroit de la tache aveugle, là où le nerf pénètre dans la rétine. Il faut toutefois se garder de confondre la tache aveugle de l'âme, l'obscurité de l'instant vécu avec l'obscurité dans laquelle sont plongés les événements oubliés ou passés. Si le passé se perd progressivement dans la nuit, il y a moyen d'y remédier, le souvenir peut le faire revivre, sources et objets enfouis peuvent être exhumés, qui plus est, le passé historique, bien que lacunaire, est un objet de choix pour la conscience contemplative et se laisse aisément objectiver par elle. Au contraire, l'obscurité de l'instant vécu reste prisonnière de son sommeil; la conscience actuelle n'est disponible que pour une expérience à peine écoulée ou une expérience attendue et imminente, et son contenu. L'instant vécu lui-même et son contenu restent par essence invisibles et ce d'autant plus sûrement que se renforce l'attention braquée sur lui à l'endroit de cette racine (...), de cette immédiateté ponctuelle, c'est tout un monde qui baigne encore dans les ténèbres (…). Rien ne fuit plus le présent que ce carpe diem ordinaire qui semble se dissoudre entièrement dans la jouissance de l'instant (...). On n'arrive donc pas Si facilement à « cueillir» le jour, à moins que l'on ne confonde l'instant que l'on voudrait voir « demeurer» avec un long moment de paresse (...). Le carpe diem vulgaire ne va jamais plus loin que la simple impression, il s'en tient à la surface du moment du plaisir ou de la douleur, et c'est même - contrairement à ce qu'en dit Horace - le dispersé, l'éphémère, le privé-de-présent par excellence (...). Les hommes d'action exceptionnels semblent offrir le spectacle d'un carpe diem authentique, sous forme de décision prise à l'instant voulu, de puissance à ne pas laisser échapper l'occasion qu'il offre. Mommsen illustre cette puissance par l'exemple de César, il l'appelle « géniale lucidité » et poursuit par ces mots significatifs : « C'est à elle qu'il devait le pouvoir de vivre énergiquement dans l'instant, sans se laisser troubler ni par le souvenir, ni par l'attente; à elle qu'il devait la faculté de concentrer ses forces et d'agir à tout moment. » Mais César et la plupart des hommes d'action de la société de classes, c'est-à-dire ici de l'histoire non percée à jour, ont-ils aussi saisi l'instant, qu'ils façonnaient, sous l'angle de son contenu historique?

Le Principe Espérance (1959), trad. F. Wuilmart, Gallimard,1976, pp. 353-354.

mardi 07 février 2012, a 14:48
Krishnamurti la pensée ne peut pas saisir le maintenant
 

"Comprenons nous que la conscience ne réside jamais dans le "maintenant", mais qu'elle est toujours une projection, un mouvement en arrière ou en avant?

    - Comment l'homme peut-il comprendre ceci?

     - On n'appréhende jamais le maintenant par la pensée, ou par la conscience...

     - Dans quel état faut-il être pour y parvenir? ...

     -L'esprit refuse d'accepter la réalité du moment présent...

     - Mais c'est une réalité. L'esprit ne peut comprendre le "maintenant", qui est quelque chose de nouveau. C'est un fait, de même que le mur qui est devant vous, dont vous ne pouvez nier la réalité. Quelle est votre réaction lorsque vous constatez que l'esprit ne peut comprendre le "maintenant"?

     - L'esprit se tait, la pensée est arrêtée...

     - Et que se passet-il quand l'esprit constate, que la pensée s'est arrêtée et qu'il y a encore un mouvement, une liberté?

     -J'entends encore le son de votre voix, la perception sensorielle subsiste.

     Elle subsiste et l'esprit en tant que pensée est absent. Il n'y a que l'identification qui a cessé.

Pupul Jayakar Krishnamurti, une vie, Presses du Châtelet, p. 184.

mardi 07 février 2012, a 14:47
Pascal apologétique chrétienne
 

Ils blasphèment ce qu'ils ignorent. La religion chrétienne consiste en deux points; il importe également aux hommes de les connaître et il est également dangereux de les ignorer; et il est également de la miséricorde de Dieu d'avoir donné des marques des deux.

Et cependant ils prennent sujet de conclure qu'un de ces points n'est pas, de ce qui leur devrait faire conclure l'autre. Les sages qui ont dit qu'il n'y avait qu'un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus. Ils ont vu par lumière naturelle que s'il y a une véritable religion sur la terre, la conduite de toutes choses doit y tendre comme à son centre. Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l'établissement et la grandeur de la religion; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne; et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général. Et sur ce fondement, ils prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand et puissant et éternel; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable, parce qu'ils ne voient pas que toutes choses concourent à l'établissement de ce point, que Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire.

Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne, qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc ensemble aux hommes ces deux vérités : et qu'il y a un Dieu, dont les hommes sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature, qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces deux points; et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l'en peut guérir. Une seule des ces connaissances fait, ou la superbe des philosophes, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées,qui connaissent leur misère sans Rédempteur.

Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait, c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement de deux chefs de cette religion : Jésus-Christ est l'objet de tout, et le centre où tout tend. Qui le connaît connaît la raison de toutes choses.

Ceux qui s'égarent ne s'égarent que manque de voir une de ces deux choses. On peut donc bien connaître Dieu sans sa misère, et sa misère sans Dieu; mais on ne peut connaître Jésus-Christ sans connaître tout ensemble et Dieu et sa misère. Et c'est pourquoi je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature; non seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut. Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments; c'est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent; c'est la portion des juifs. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation; c'est un Dieu qui remplit l'âme et le coeur de ceux qu'il possède; c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie; qui s'unit au fond de leur âme; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même. Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s'arrêtent dans la nature, où ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, où ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur, et par là ils tombent ou dans l'athéisme ou dans le déisme qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.

Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas; car il faudrait, ou qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer.

Si le monde subsistait pour instruire l'homme de Dieu, sa divinité y reluirait de toutes parts d'une manière incontestable; mais comme il ne subsiste que par Jésus-Christ, et pour Jésus-Christ et pour instruire les hommes et de leur corruption et de leur rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités.

Ce qui y paraît ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité, mais la présence d'un Dieu qui se cache. Tout porte ce caractère.

Le seul qui connaît la nature ne la connaîtra-t-il que pour être misérable? le seul qui la connaît sera-t-il le seul malheureux ?

Il ne faut (pas) qu'il ne voie rien du tout; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez pour croire qu'il le possède, mais qu'il en voie assez pour connaître qu'il l'a perdu; car, pour connaître qu'on a perdu, il faut voir et ne voir pas; et c'est précisément l'état où est la nature.

Quelque parti qu'il prenne, je ne l'y laisserai point en repos.

 Pensées,

mardi 07 février 2012, a 14:46
Jankélévitch Un être écartelé entre passé et futur
 

Êtres finis et intermédiaires, nous ne pouvons rien jusqu'au bout en ce qui concerne le temps : ni revenir effectivement en arrière dans le passé, puisque l'irréversibilité nous interdit justement la réalité d'un tel "retour"; ni foncer tête baissée vers l'avenir, autrement dit accélérer à fond dans l'innocence d'un éternel présent, en oubliant tous nos souvenirs, en supprimant toute conscience de ce que nous avons perdu et toute possibilité de comparer le présent et le temps révolu et par conséquent de mesurer l'irréversibilité elle-même. L'irréversibilité concrète n'est rien d'autre qu'un devenir effectif ralenti par un revenir fantomal, un progrès vers l'avenir tiré en arrière par les souvenirs. Cette situation d'un être écartelé entre progression et régression, entre la futurition toute-puissante et le rêve de la prétérition impuissante explique à la fois l'ambivalence et la nuance dépressive du regret. C'est pourquoi l'imagination créatrice est ralentie par les souvenirs de l'imagination reproductrice, pourquoi l'invention est retenue par l'imitation des modèles préexistants, pourquoi l'innovation imprévisible tourne si souvent au renouvellement partitif.

 

L'irréversible et la nostalgie

mardi 07 février 2012, a 14:45
Pascal incapacité de tenir dans le présent
 

"Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt: si imprudents, que nous errons dans des temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent, d'ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver. Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin: le passé‚ et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.".

Pensées,

mardi 07 février 2012, a 14:44
Eckhart Tolle le pouvoir de l'instant présent et la souffrance
 

"Personne n'est tout à fait libéré de la souffrance et du chagrin. Ne s'agit-il pas de vivre avec cela plutôt que d'essayer de l'éviter? La plus grande partie de la souffrance humaine est inutile. On se l'inflige à soi-même aussi longtemps que, à son insu, on laisse le mental prendre le contrôle de sa vie. La souffrance que vous créez dans le présent est toujours une forme de non-acceptation, de résistance inconsciente à ce qui est. Sur le plan de la pensée, la résistance est une forme de jugement. Sur le plan émotionnel, c'est une forme de négativité. L'intensité de la souffrance dépend du degré de résistance au moment présent, et celle-ci, en retour, dépend du degré d'identification au mental. Le mental cherche toujours à nier le moment présent et à s'en échapper. Autrement dit, plus on est identifié à son mental, plus on souffre. On peut également l'énoncer ainsi: plus on est à même de respecter et d'accepter le moment présent, plus on est libéré de la douleur, de la souffrance et du mental. Pourquoi le mental a-t-il tendance à nier l'instant présent ou à y résister? Parce qu'il ne peut fonctionner et garder le contrôle sans le temps, c'est-à-dire sans le passé et le futur. Il perçoit donc l'intemporel instant présent comme une menace. En fait, le temps et le mental sont indissociables. Imaginez la Terre dépourvue de toute vie humaine et n'abritant que plantes et animaux. Y aurait-il encore un passé et un futur? Parler du temps aurait-il encore un sens? La question "Quelle heure est-il?" ou "Quelle date sommes-nous?" - s'il y avait quelqu'un pour la poser - serait vraiment insignifiante. Le chêne ou l'aigle resteraient perplexes devant une telle question. "Quelle heure?" demanderaient-ils. "Euh, bien entendu, il est... maintenant. Nous sommes maintenant. Existe-t-il autre chose?". Bien sûr, pour fonctionner en ce monde, nous avons besoin du mental ainsi que du temps. Mais vient un moment où ils prennent le contrôle de notre vie, et c'est alors que s'installent le dysfonctionnement, la souffrance et le chagrin.

      Pour assurer sa position dominante, le mental cherche continuellement à dissimuler l'instant présent derrière le passé et le futur. Par conséquent, lorsque la vitalité et le potentiel créatif infini de l'Être, indissociable du moment présent, sont jugulés par le temps, votre nature véritable est éclipsée par le mental. Une charge de temps de plus en plus lourde s'accumule sans cesse dans l'esprit humain. Tous les individus pâtissent sous ce fardeau, mais ils continuent aussi de l'étoffer chaque fois qu'ils ignorent ou nient ce précieux instant, ou le réduisent à un moyen d'arriver à quelque instant futur qui n'existe que dans le mental, jamais dans la réalité. L'accumulation de temps dans le mental humain, collectif et individuel comporte également, en quantité immense, des résidus de souffrance passée. Si vous ne voulez plus créer de souffrance pour vous-même et pour d'autres, si vous ne voulez plus rien ajouter aux résidus de cette souffrance passée qui vit encore en vous, ne créez plus de temps, ou du moins, n'en créez pas plus qu'il ne vous en faut pour faire face à la vie de tous les jours. Comment cesser de créer du temps? Prenez profondément conscience que le moment présent est toujours uniquement ce que vous avez. Faites de l'instant présent le point de mire principal de votre vie. Tandis qu'auparavant vous habitiez le temps et accordiez de petites visites à l'instant présent, faites du "maintenant" votre lieu de résidence principal et accordez de brèves visites au passé et au futur lorsque vous devez affronter les aspects pratiques de votre vie. Dites toujours "oui" au moment présent. Qu'y aurait-il de plus futile, de plus insensé, que de résister intérieurement à ce qui est déjà? Qu'y a-t-il de plus fou que de s'opposer à la vie même, qui est maintenant, toujours maintenant? Abandonnez-vous à ce qui est. Dites "oui" à la vie et vous la verrez soudainement se mettre à fonctionner pour vous plutôt que contre vous.".

Le Pouvoir du Moment présent, Ariane. p. 31-32.

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les petits cailloux

Pour ceux qui suivent mon travail sur mon site reclus.com et sur le blog noosfera, je mets en ligne ici régulierement les textes qui me semblent importants.

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Paul Valéry critique du moi koutchou (30/10/2011 17:47)

"Mais moi, Narc...

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